Des aphasiques donnent de la voix sur scène
Incroyable, mais vrai. Une pièce jouée par des aphasiques. Et, qui plus est, une pièce du répertoire classique. L'aphasie, handicap mal connu du grand public, se manifeste par une difficulté de communication qui s'accompagne d'une perte plus ou moins importante de la compréhension, de la lecture, de l'écriture et du langage. Elle survient à la suite d'un accident vasculaire cérébral (AVC), communément appelé «attaque cérébrale». En France, il y a 120 000 AVC chaque année, soit un toutes les quatre minutes. 50 000 personnes par an souffrent d'une difficulté d'expression.
L'unique représentation qui vient d'être donnée au Théâtre-studio de la Comédie-Française, Un riche trois pauvres, est de Louis Calaferte, mise en scène par Olivier Tchang Tchong. L'oeuvre servait parfaitement le talent particulier de la troupe de l'atelier-théâtre de l'ensemble hospitalier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) avec le concours du Groupement des aphasiques de l'Ile-de-France (GAIF). Le texte grinçant qui a demandé une année entière de répétitions aux dix acteurs dénonce bêtise et méchanceté vis-à-vis de la misère humaine. Des scènes courtes, faciles à mémoriser. Seule la longue tirade de la fin était dite par une non-aphasique. Le travail est remarquable
Parmi les artistes, Laura, la plus jeune, est une ancienne danseuse. Terrassée par un AVC lors de son accouchement, il y a onze ans, elle se présente en tutu sur scène. Elle n'a visiblement rien perdu de son impeccable silhouette. Sa difficulté d'élocution est brillamment compensée par un timbre puissant qui entonne à plusieurs reprises l'air de Lily Marlene. «Dans le cerveau, le verbal se trouve à gauche», précise Thomas De Broucker, chef du service neurologie de l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis. Le reste, dont l'intonation de la voix, l'émotion, est à droite.»
De son côté, Michel exploite son talent de mime pour compenser la lecture discrète du texte qu'il n'a pu retenir. Malgré leurs différences, la plupart des personnes atteintes d'AVC gardent des séquelles plus ou moins importantes qui les pénalisent ensuite dans leur travail. Nombre d'entre elles restent hémiplégiques. Ici pourtant, tous, y compris les hémiplégiques, montrent talent et complicité pour le plus grand bonheur du spectateur. Maurice, le comédien doyen de 67 ans, représente le GAIF. Il tenait le micro pendant le débat qui a suivi le spectacle. «Aucun mérite de parler autant, s'excusait-il avec humour, je suis moins atteint que les autres. En revanche inutile de me demander de lire ni d'écrire.» Dans une des scènes de la pièce, Maurice contourne les difficultés éprouvées par un autre comédien en disant son texte avant lui. L'autre n'a plus qu'à répéter, transformant adroitement la manoeuvre en effet comique. Maurice... Ah ! vraiment Maurice, il n'a pas sa langue dans sa poche. Nathalie Gayrard, orthophoniste, à l'origine du projet théâtral, s'est vue obligée de réclamer avec humour que l'aphasique se taise enfin pour lui laisser la parole. L'atelier-théâtre est né d'une initiative de deux orthophonistes, Nathalie Gayrard et Fabienne Lefebvre, de l'ensemble hospitalier de Saint-Denis. Cela après la rencontre avec le GAIF à la projection du film Les Mots perdus, qui traitait de l'aphasie. Très vite des problèmes de financement se sont posés. Pour y répondre, une course, «Le parcours des mots», est organisée depuis neuf ans dans le parc de La Courneuve, au printemps. Plus de participants, plus de bénévoles pour s'occuper de l'atelier-théâtre, plus de dons sont nécessaires pour que de tels projets puissent continuer.
D'une manière générale, les aphasiques deviennent très sensibles. Ils n'arrivent pas bien à gérer leurs émotions. Le théâtre leur apprend à se transcender en jouant un rôle. Beau paradoxe que ce théâtre qui réapprend à jouer un rôle dans la vie à ceux qui n'en ont plus. Les aphasiques ont tendance à s'enfermer : lassitude de l'incompréhension des autres, honte de leur nouveau corps, honte de le montrer. Il y a eu rupture sociale, perte de sa place, grosse blessure... Le théâtre restitue quelque chose chez eux, dédramatise. On a vu des malades faire d'énormes progrès à plus de cinq ans de l'accident. Même une longue période sans progrès peut être suivie d'une amélioration. C'est un message d'espoir que les neurologues, médecins, orthophonistes, sans oublier les acteurs, délivrent.
Isabelle Brisson
Source: LE FIGARO (04/05/05)